Magazine Konxus 9 (A5) - 19

Dialogue avec Eñaut Jolimon de Hareneder

Pour Eñaut Jolimon, Alki incarne un modèle où l’ancrage territorial, le collectif et le sens permettent de traverser les transformations sans perdre son identité. À travers son fonctionnement coopératif et sa capacité à se réinventer, l’entreprise défend une vision du leadership fondée sur la confiance, l’engagement humain et la contribution à quelque chose de plus grand que soi.
Iker Aguirre
Co-fondateur de Konxus Media. Dirigeant d’entreprise depuis bientôt 30 ans, il cultive une passion pour le potentiel humain et l’entreprise. Conférencier international, il œuvre pour remettre l’humain au centre de l’entreprise et pour une performance épanouie avec un impact humain, conscient et responsable.

Eñaut Jolimon de Hareneder incarne une vision du leadership profondément ancrée dans le collectif, le territoire et la pérennité. À la tête de Alki, il défend un modèle coopératif où innovation, engagement humain et savoir-faire local avancent ensemble pour construire une entreprise durable et porteuse de sens.

Ce qu'il faut savoir

Ce qu'il faut savoir

Iker : Eñaut, peux-tu nous présenter Alki ?

Eñaut : Alki, est une coopérative créée en 1981, sur une période de fortes tensions politiques, économiques et culturelles qui fait émerger cette envie de se prendre en main, de vivre et de travailler au pays. C’était presque l’acte fondateur. Alki veut dire « chaise » en basque. C’est à l’origine cinq amis qui s’unissent autour de cette envie de dynamiser ce territoire qui est l’intérieur du Pays Basque. Le statut coopératif était le plus pertinent pour s’investir collectivement avec cet objectif. Depuis le début, fabricant de mobilier avec le matériau de prédilection, le bois, pendant 20 ans en mobilier traditionnel ou rustique.

Et depuis une vingtaine d’années, un virage radical vers le monde plus contemporain. Ce virage était aussi une question de survie : le marché du traditionnel s’effondrait, avec une concurrence très rude des pays ibériques.

Il fallait se réinventer, mais toujours en se basant sur des fondements forts : continuer à produire, rester fabricant de mobilier à Itsassou. Aujourd’hui, notre production s’exporte vers 40 pays.

 

Iker : Construire l’avenir, est-ce d’abord consolider ce qui existe ou oser rompre avec ce qui était bâti ?

Eñaut : Une réponse sans doute vague, mais les deux. Les deux, dans le sens où savoir d’où on vient, s’appuyer sur des bases solides, ça semble indispensable quand on parle de pérennité, de culture coopérative, de savoir-faire. Mais il y a une part d’adaptabilité aussi, puisque ce n’est pas vouloir être en rupture, c’est avoir besoin de s’adapter pour toujours trouver des pistes. Je répondrai les deux avec grande sincérité.

 

Iker : Comment le militantisme, l’un de vos actes fondateurs, a-t-il évolué chez Alki ?

Eñaut : Le militantisme, c’est une des cinq valeurs d’Alki. Évidemment, il a évolué dans son interprétation. En 1981, c’était un engagement politique et culturel fort, environnementalement peut-être moins qu’aujourd’hui, on en avait moins conscience. Aujourd’hui, la déclinaison a évolué, mais le militantisme principal, être acteur de son territoire et se prendre en main, est toujours au cœur du dispositif. Il illustre, encore une fois, d’être resté sur ce territoire. Ça fait partie de l’ADN sur lequel on travaille, ça reste une ligne conductrice.

 

Iker : Qu’avez-vous appris du virage vers le contemporain, et comment gérez-vous l’incertitude lors de ces grandes transformations ?

Eñaut : C’est plus que jamais d’actualité. Si je fais un bond de 20 ans en arrière, l’équipe en place était arrivée à un stade où le marché s’effondrait et la concurrence arrivait très agressive, au plus bas coût. Changer au bout de 20 ans l’intégralité du modèle, ça a été très dur à saisir pour tout le monde. Il y en a qui n’ont pas adhéré du tout. Il ne faut pas se leurrer. Mais ça représentait pour l’équipe dirigeante et la majorité des équipes une nécessité. C’était un pari, un all-in. Tous les fonds de l’époque ont été injectés dans cette transformation. Parce qu’on parle de transformation visuelle du mobilier, mais ça changeait les habitudes de production, 100 % du modèle de distribution. On travaillait en marque blanche, on devenait une marque. Ça changeait radicalement l’aspect communication. On commençait à parler de marketing, qui était presque un gros mot à l’époque. C’est un changement à 360 degrés. Je fais le parallèle avec la période actuelle. On est de nouveau sur une phase de cet ordre-là en termes d’incertitude.

 

Iker : Dans les moments de grande turbulence, où trouvez-vous les ressources intérieures pour tenir ?

Eñaut : On reste un groupe d’hommes et de femmes qui subissent les vagues. Il y a des aléas, il y a des tsunamis et il y a des petites vagues. Chacun les surfe à sa manière. En parallèle de ça, il y a quand même une volonté très forte de contribuer au projet. La pérennité qui est une de nos valeurs — si on se surélève un tout petit peu, la vraie pérennité qu’on projette de nous, c’est la pérennité du projet social, du projet collectif. Une conviction qui nous anime de réussir et de faire avancer. Et on ne parle pas d’une réussite personnelle, on parle d’une réussite de projet qui sera une réussite collective.

Iker : Est-ce que l’un des ingrédients du succès, c’est d’être relié à quelque chose de plus grand que soi ?

Eñaut : De toute évidence, oui. Et ça fait partie des raisons pour lesquelles j’ai rejoint Alki. On s’inscrit au-delà d’une fiche de poste. On s’inscrit par croyance, par conviction, par volonté. Le curseur évolue beaucoup et peut être très différent en fonction des expériences de vie de chacun. Mais oui, on s’attache et on croit à quelque chose de plus grand que l’individu.

Virginie : Qu’est-ce qu’on emporte avec soi quand on achète un meuble Alki, au-delà de l’objet lui-même ?

Eñaut : Tu pars avec un sentiment d’appartenance ou de sensibilité à une démarche autour d’un engagement social et sociétal fort. Tu pars avec une attention forte à l’impact environnemental que peuvent avoir nos actions.

Cette sensation d’avoir participé à quelque chose de collectif, qui va au-delà de l’autre. C’est une action militante que tu as faite.

Iker : Pourrait-on dire que grâce à tout ça, vos meubles sont vivants ?

Eñaut : Je pourrais dire que la promesse d’Alki, c’est que nos meubles transpirent tout ça.

Iker : Comment survivez-vous en tant que coopérative dans un système économique qui n’est pas conçu pour ce modèle ?

Eñaut : Je rapproche quand même souvent l’entreprise classique de la coopérative dans un sens : on ne peut pas se projeter exclusivement dans l’utopie de la coopérative en disant qu’on ne parle plus d’économie, de production, d’efficacité. Ces termes ne sont pas des gros mots. Ils sont indispensables pour la pérennité de la coopérative elle-même. On reste une entreprise qui a besoin de faire des résultats. Et à côté de ça, pour faire tout ça, on essaie de s’organiser différemment. La partie coopérative, c’est un homme, une femme, une voix. À l’assemblée générale, on ne parle pas d’ancienneté, pas de hiérarchie, on est tous, yeux dans les yeux, simples associés. Le volet un peu schizophrène, c’est qu’on est 48, tous associés et tous salariés, avec cette double casquette qui se regarde parfois avec opposition. En tant qu’associé, on voudrait ça ; en tant que salarié, on voudrait ça. Quand on croit qu’on est en train de contribuer à quelque chose qui nous porte, on se réajuste et on se réaligne.

 

Magazine Konxus 9 (A5) – 22

 

Virginie : Comment se passe le recrutement, sachant que vous recrutez d’emblée un futur associé ?

Eñaut : Ce sont des sujets clairement abordés, parce que c’est un recrutement d’un futur associé. On va assez vite sur le sujet : si c’est pour essayer une expérience, ce n’est pas la peine de venir. C’est une période de test pour les deux, parce que c’est complexe pour quelqu’un de l’extérieur. Le jour où on devient associé, on souscrit à dix mois et demi de salaire net dans le capital. Ça veut dire que ça va coûter de pouvoir venir travailler. Celui qui vient travailler ici a déjà l’envie, la motivation et l’information. C’est un engagement.

Virginie : Comment avez-vous transmis l’ADN Alki à travers la conception du nouveau bâtiment ?

Eñaut : On a poussé les architectes à comprendre l’ADN Alki. On a fait un concours avec trois agences différentes. L’agence qu’on a retenue, Leibar et Seigneurien, est celle qui a le mieux interprété le fabricant Alki. On aurait pu partir sur un campus avec un atelier de fabrication, mais non. C’est un atelier de fabrication dans lequel on a tout le reste. Ce centre, au bas de l’escalier devait être un point de croisement de tous les utilisateurs du bâtiment : atelier production, bureaux, direction, et visiteurs, architectes, clients, partenaires. Ce croisement est fort. Et l’espace est très bien travaillé, il est accueillant pour tout le monde.

Iker : Comment, en tant que PDG, tu incarnes le leadership dans un modèle où chaque voix a le même poids ?

Eñaut : Je suis assez pragmatique et j’ai les pieds sur terre. Il y a une question de confiance. Comment inspirer la confiance ? En tout cas, par une trajectoire droite et sincère dans l’analyse et la direction qu’on peut prendre.

Et en faisant confiance au projet dans lequel moi-même je suis. Je pense que ça a un effet miroir : en ayant confiance au projet, confiance envers les équipes.

Virginie : Tu as des doutes comme tout le monde, mais qu’est-ce qui te permet de te sentir solide ?

Eñaut : J’ai des doutes comme tout le monde tous les matins, quand je me lève, évidemment, qui plus est en cette période. Qu’est-ce qui me permet d’être de nouveau debout ? De croire en quelque chose. Et après, une question de rôle aussi et de prise de recul. De rôle, parce que transmettre le virus d’anxiété serait une catastrophe. Et se dire qu’il y a des choses à prendre avec recul pour les balayer avant d’être trop atteint. Une recette magique, je n’en ai pas. J’ai la chance d’avoir une femme et des enfants qui m’apportent énormément, une famille proche sur le territoire qui me nourrit aussi beaucoup.

 

Iker : Comment la démarche RSE s’inscrit-elle dans votre philosophie ?

Eñaut : On a mis les termes RSE depuis 5 ou 10 ans sur des démarches. On aurait posé la question à nos prédécesseurs, ils nous auraient répondu que ce n’était que du bon sens. Du bon sens, quand on parle de kilomètre zéro, la valeur de culture coopérative qui nous anime, c’est chercher les savoirs autour de nous. La sélection du bois, matériau de prédilection, le fait d’être fourni majoritairement par des forêts françaises, c’était des décisions qui étaient plus du bon sens que de répondre à des cahiers des charges gérés aujourd’hui. Ça a teinté la démarche Alki depuis son origine. Ce qui me gêne aujourd’hui, c’est qu’il faut justifier, mesurer et apporter des certificats de tout ce qu’on fait en RSE. Des grosses sociétés seront plus performantes en RSE que des petites parce qu’elles ont les moyens de mettre quelqu’un sur ce sujet. Ça biaise un peu la lecture. On coche déjà de nombreuses cases RSE par la structure coopérative elle-même.

Virginie : Dans 50 ans, si Alki a réussi, qu’est-ce qui n’aurait absolument pas changé et qu’est-ce qui pourrait changer ?

Eñaut : Ne pas changer ? Qu’on reste et qu’on garde l’essence même de la coopérative, qu’on reste un acteur de notre territoire, générant des emplois, générant une dynamique économique, générant une visibilité. Et d’être vecteur de promotion d’autres choses qui font nos territoires, que ce soit la gastronomie, l’agriculture, d’autres industries aussi.

Et qu’est-ce qui pourrait changer ? Je pense que le symbole intéressant, serait qu’on nous identifie comme une référence dans notre production, mais aussi dans notre démarche.

 

 

Questions Flash

Si Alki était un arbre ?

Un chêne. Parce que c’est ce qui fait la structure et l’âme d’Alki.

Quel mot en basque devrait entrer dans toutes les langues du monde ?

Harremana. C’est la relation construite en 2 mots par « Hartu » prendre et « Eman » donner.

Dans 50 ans, qu’est-ce qu’on dira qu’Alki a vraiment apporté au Pays Basque ?

Si ça peut être une visibilité de fond, ce serait top. Hors de tout folklore qu’on peut mener au Pays Basque.

Si toi, Eñaut, tu devais construire un meuble qui incarnerait à lui seul l’avenir que tu souhaites, il ressemblerait à quoi ?

Je pense que ça resterait une table. Dans tout ce que la table peut symboliser comme rencontre, comme temps qu’on y passe, comme gastronomie.

Pourquoi produire ici au Pays Basque ?

Parce qu’on a une volonté et du savoir-faire qui nous le permettent.

 

Points clés

Points clés

Les 4 points clés de l’interview de Eñaut Jolimon de Hareneder

  • Alki s’est construite entre enracinement et réinvention
    Née en 1981 d’une volonté de “vivre et travailler au pays”, Alki a toujours cherché à préserver son ancrage territorial tout en sachant se transformer. Le passage du mobilier traditionnel au design contemporain a été un pari radical, nécessaire à la survie de l’entreprise.
  • Le collectif est au cœur du modèle coopératif
    Chez Alki, la réussite est pensée comme une aventure commune. Chaque associé porte à la fois une responsabilité économique et un projet humain plus grand que lui-même, fondé sur la confiance, l’engagement et la volonté de contribuer durablement au territoire basque.
  • Le sens et les convictions guident les décisions
    Le militantisme historique d’Alki a évolué, mais son ADN reste intact : produire localement, préserver les savoir-faire, avoir un impact social et environnemental positif. Pour Eñaut Jolimon, acheter un meuble Alki, c’est adhérer à une démarche collective porteuse de sens.
  • L’agilité et l’authenticité sont essentielles pour durer
    Face aux crises et aux transformations permanentes, Alki mise sur l’adaptabilité, la confiance et la sincérité du leadership. La coopérative cherche autant à devenir une référence par ses produits que par son modèle humain et sociétal.

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