Fondateur de Notox, Pierre accompagne dirigeants et projets en quête d’alignement. Son travail consiste à remettre du sens, de la cohérence et de la clarté dans des environnements complexes.
Fondateur de Notox, Pierre accompagne dirigeants et projets en quête d’alignement. Son travail consiste à remettre du sens, de la cohérence et de la clarté dans des environnements complexes.
Iker : Pierre, présente-toi en quelques mots.
Pierre : Je suis cofondateur de la marque Notox, fondée à Anglet en 2009. Ça fait 17 ans. Cette marque est née d’un constat : les planches de surf, objet iconique du monde du surf, sont en prise avec des problématiques environnementales de production et sanitaires pour les artisans qui les fabriquent. On trouvait dommage que l’icône de cette belle industrie soit à ce point malmenée, et on s’est mis en tête d’amener une proposition plus éthique, pour restaurer cette icône dans l’industrie.
Iker : Rembobinons au début des années 2000. Tu visites un atelier et quelque chose bascule.
Pierre : Je travaillais avec mon associé Benoît dans une entreprise de robotique à Bidart, où je faisais ma thèse. Je venais d’arriver dans le coin, je me suis mis au surf — c’était obligatoire. Ma première planche n’était absolument pas faite pour moi. Benoît, qui shapait à ses heures perdues, m’a proposé de m’en fabriquer une. C’est comme ça que je me suis retrouvé dans un atelier professionnel.
Et là je suis tombé de haut. Pour moi, les planches de surf, c’était ce qu’on voyait dans les magazines : des beaux paysages, des mecs hyper performants. Et ce que je voyais, c’était un gars clairement en train de se tuer à fabriquer tout ça. Des produits avec des pictogrammes effrayants, énormément de déchets de matière qui ne me semblaient pas à leur place. Il n’y avait absolument rien qui allait. Rien. À part que je ne m’étais jamais posé la question. J’ai dit à Benoît : il doit bien y avoir moyen de faire autrement, là ce n’est pas vivable un truc pareil.
Iker : Entre ce déclic et la création de Notox, il s’est écoulé quatre ans.
Pierre : On a fait des recherches par nous-mêmes, essayé des matériaux. On a commencé bêtement par peser, mesurer ce qui rentre, mesurer ce qui sort. C’est là qu’on s’est rendu compte que pour fabriquer une planche de 4 kg, on achetait 9 kg de matière. Ça n’avait pas de sens. Il y en a qui appellent ça le bon sens paysan. J’ai passé toute ma vie à la campagne, et ma grand-mère n’a jamais acheté un truc pour en mettre plus de la moitié à la poubelle. Ça n’existe pas.

Iker : Tu fais un virage à 180 degrés après un bac+8 en robotique. Qu’est-ce qui te porte ?
Pierre : J’ai toujours été extrêmement attaché au minimalisme, à la nature et à la cohérence. Je ne supporte pas les trucs incohérents, ni qu’on dégrade quelque chose qu’on habite. À force, si on finit par tout détruire, qu’est-ce qu’on va faire ? À part aller crever sur Mars ? Dans cette quête, tout était catalysé en un seul objet. La planche de surf, c’était à la fois un monde qui fait rêver, porté par une industrie extravagante où les profits dégoulinaient, et en même temps un objet en prise avec des problématiques dont personne ne voulait parler — des cancers chez les artisans, des déchets qu’on n’accepterait jamais au fond de son jardin. Il y avait tout là-dedans, tout ce qui n’allait pas et que je voulais combattre.
Iker : Être un outsider, ça a facilité le changement ?
Pierre : Quand on part de zéro, on fait ce qu’on veut, comme on l’entend, on n’a de compte à rendre à personne. C’est ce qui permet de développer la vision. Si on essaie de faire changer les choses de l’intérieur d’une grosse organisation, on peut se retrouver contraint par les habitudes, le cloisonnement, la hiérarchie.
Iker : Le marché n’était pas prêt. Comment tient-on vingt ans contre vents et marées ?
Pierre : Ça tient uniquement à la conviction personnelle, et à une espèce d’attitude guerrière vis-à-vis de cette conviction. Les choses qui existaient il y a 20 ans et qui continuent à exister aujourd’hui ne devraient pas exister. C’est impensable. La meilleure chose à faire, c’est de montrer qu’on peut faire autrement, de s’y tenir, de ne jamais bouger de ligne. Montrer que c’est faisable, que ça fonctionne, que ça peut durer. Il y a un petit côté Don Quichotte, mais l’idée reste universelle. Je ne vois pas grand monde qui viendrait me dire qu’il n’est pas d’accord.

Iker : Et ça frictionne avec la performance économique.
Pierre : Aujourd’hui, si on fait beaucoup de marge en vendant des produits qui causent des problématiques sanitaires et environnementales, ça veut dire qu’on accepte de faire une marge sur des problèmes qui sont ensuite traités par la société et qui coûtent à la société. On n’est même pas responsable financièrement des problèmes qu’on crée. Il faudrait renverser la situation.
Iker : L’un des pièges de l’éco-conception, c’est d’améliorer une étape et d’aggraver l’ensemble. Un exemple ?
Pierre : Au début, je m’étais intéressé à des matériaux à base d’amidon de maïs. Ressource renouvelable, biodégradable : ça semblait une bonne idée. En me rapprochant d’une équipe du CNRS de Grenoble, je me suis rendu compte que ces amidons étaient issus de plantes OGM — éthiquement, utiliser des parcelles censées nourrir pour faire du matériau, ça posait problème. Et surtout, pour rendre ces polymères processables, il fallait ajouter un plastifiant. Les chercheurs m’ont dit : comme la matière est vendue comme biodégradable, le plastifiant devient bioassimilable.
On avait déjà retrouvé des traces dans des carottes vendues en Allemagne. On venait de mettre le doigt sur un matériau censé résoudre des problèmes, qui pouvait en poser de plus graves encore par la dissémination de microplastique dans la chaîne alimentaire. On parle de 2008 — à l’époque, les microplastiques, on n’en parlait même pas. Là je me suis dit : il va falloir tirer le bout de ficelle très loin.
On ne peut pas se permettre d’être laxiste et de ne pas aller au bout des choses.
Iker : Airbus, Dior… ces maisons viennent vous chercher. Qu’est-ce qui fait mouche ?
Pierre : C’est la constance dans le temps. Ça fait plus de 16 ans qu’on fait ce qu’on dit, et qu’on ne fait que ça. Les gens savent où on est. Avec Airbus, on a bataillé plus d’un an pour signer une convention qui nous permettait de racheter leurs déchets de carbone non conformes destinés à l’enfouissement. On a récupéré 1 200 m² de matière — trois ou quatre terrains de tennis — pour faire des planches. Dior, c’était différent : ils cherchaient un fabricant capable de satisfaire leurs contraintes avec du Made in France. Ça m’a permis de voir que même des groupes aux moyens quasi infinis ont parfois des contraintes internes qui les empêchent d’aller aussi loin que nous, juste parce qu’on est tout petit. Mais la plus grosse fierté, c’est le jour où on a reçu par la poste un manuel scolaire de BTS avec cinq pages sur nous, avec des exercices associés. Là, je me suis dit : c’est presque le Graal. On est arrivés à un stade où notre cas est utilisé pour former des gamins.

Iker : Pour toi, l’entreprise a une dimension politique.
Pierre : J’ai toujours considéré ça comme presque plus un rôle politique qu’autre chose. Jamais comme un vecteur juste de business et de profit — sinon autant aller gérer des mines d’or ou des puits de pétrole, ça rapportera plus vite. S’il n’y a pas la dimension mission, je ne vois pas l’intérêt.
Iker : Un conseil à un jeune Pierre Pomiers qui aurait le même déclic aujourd’hui ?
Pierre : De faire, oui, c’est sûr. Mais peut-être d’être moins radical au début. À vouloir tirer un trait sur les trucs qu’on ne veut plus voir, on se met trop rapidement à l’écart d’un système. On ne propose pas quelque chose de progressif, les gens n’ont pas la possibilité de s’habituer. Partir d’un existant, le faire progresser régulièrement jusqu’à l’amener où on a envie. Être un peu plus lisse au début, mais avoir un plan sur le long terme.
Iker : Dans 15 ans, ton petit-enfant te demande : « Papi, qu’est-ce que tu as fait, à l’époque ? »
Pierre : J’ai cherché à mettre de la cohérence là où il n’y en avait pas. Voilà, c’est ça que je lui dirais.

Un mot pour décrire l’océan ?
Au revoir.
Le matériau qui te fascine encore aujourd’hui ?
Le lin.
Un livre qui a changé ta façon de penser ?
Les Castors Juniors.
Ton côté DIY ?
Faire avec ce qu’on a, et pas avec plus que ce qu’on a.
Shaper ou ingénieur ?
Ingénieur.
La qualité que tu admires le plus chez un dirigeant ?
La cohérence.
Si tu n’avais pas créé Notox ?
Je serais en train de m’embêter derrière un bureau à me demander quel est mon avenir en tant que développeur, sachant que Claude Code fait tout super bien.
Surfer ou transmettre ?
Transmettre. Parce que ça, on peut toujours le faire.
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