Magazine Konxus 9 (A5) - 27

Dialogue avec Marion Woirhaye : l’intelligence collective, ciment d’une entreprise de sens

Pour Marion Woirhaye, Wikicampers incarne une nouvelle manière de voyager et de travailler, plus libre, collaborative et centrée sur l’humain. À travers l’innovation, l’intelligence collective et une culture de l’expérimentation, elle défend un futur du travail où l’adaptation, la formation et le sens deviennent essentiels face aux grandes transformations comme l’IA.
Virginie Gonzalez
Co-fondatrice de Konxus Media et Dirigeante engagée de l’agence de communication Agence ho5, elle milite pour le marketing heureux© ou l’idée que la communication et le marketing ne sont destinés à la seule recherche du profit mais aussi (et surtout) à celui de l’épanouissement de l’humain.

Marion Woirhaye est une entrepreneure qui réinvente le voyage nomade à travers Wikicampers, une plateforme collaborative mêlant liberté, innovation et tourisme responsable. Passionnée par l’humain et les nouveaux modes de travail, elle défend une vision de l’entreprise fondée sur l’intelligence collective, l’expérimentation et le sens.

Ce qu'il faut savoir

Ce qu'il faut savoir

Virginie : Peux-tu nous présenter Wikicampers ?

Marion : Wikicampers, c’est une plateforme qui favorise le voyage nomade en mettant en relation des personnes qui veulent vivre ce mode de vacances, de manière momentanée ou plus longue durée, en louant ou en achetant un véhicule aménagé entre particuliers, sur la plateforme ou l’application.

On est à la croisée de deux secteurs : celui du véhicule de loisirs, puisqu’on accompagne et sécurise la vente de véhicules d’occasion, et celui du tourisme et du voyage.

On résume notre activité en trois volets : louer, acheter et voyager. Notre appli Koko Pilote permet d’aller hors des sentiers battus, de contrer le tourisme de masse en proposant des itinéraires bis qui revalorisent les terroirs français.

Iker : Qu’est-ce qui t’a amenée à te lancer sur ce marché en 2012 ?

Marion : À la base, l’envie d’entreprendre est venue au fil de mon parcours universitaire, un parcours professionnalisant qui amène à réfléchir à des créations d’entreprise, et c’est là où je me suis rendue compte que j’avais une aisance à avoir des idées de business.

J’ai aussi eu la chance de faire mon alternance avec une personne qui venait installer son agence ici.

Ce côté liberté, de tout est possible, ça m’a beaucoup plu. Après les études, j’ai voyagé en sac à dos en Amérique du Sud. Ce mode de vacances en itinérance me parle énormément, car mes parents m’ont piquée au voyage petite, toujours en itinérance, en tente ou en caravane.

Quand je suis revenue d’Amérique du Sud, mon associée revenait de Nouvelle-Zélande et elle me parle des « vans » : « Là-bas, les vans, ça cartonne ! ». On se dit, go, on fait quelque chose là-dessus. Il y avait aussi une idée de fond : c’est bête d’acheter des véhicules alors qu’il y en a beaucoup d’immatriculés en France, le deuxième marché européen derrière l’Allemagne, plus de 350 000 véhicules qui restent 10 mois sans rouler dans un garage.

Airbnb commençait à exister. On s’est dit que ça faisait aussi sens pour des véhicules aménagés. À l’époque, le camping-car, c’était un peu ringard. Mais ce mode de vacances symbolise la liberté, le partir avec le minimum, se reconnecter à soi, se reconnecter à la nature. Le Covid a aussi accéléré ça.

 

Virginie : Avais-tu conscience de contribuer à un changement de modèle dans ce secteur ?

Marion : Il y avait quand même l’envie de changer le modèle. D’ailleurs, quand on est arrivé sur le secteur, on n’a pas particulièrement été les bienvenus, les concessionnaires se sont dit que les gens allaient louer au lieu d’acheter. On s’est confronté à un secteur familial et historique. Mais comme on a fait les choses progressivement, étape par étape, toujours dans une logique de co-construction, on est très rapidement allé voir les concessionnaires pour leur dire : « Vous vendez des véhicules à 50 000 euros, vous allez pouvoir utiliser Wikicampers comme un outil d’aide à la vente, parce que nous, on va permettre aux gens qui achètent d’amortir. »

On a, dès le début, eu cette envie de collaborer et de créer ensemble. Certains nous ont fait confiance. Au début, ils étaient quand même observateurs. J’ai l’impression que le fait d’être deux filles, ils se sont dit que les deux petites jeunes n’allaient pas faire beaucoup de mal. C’est aussi une approche : on y va en douceur, mais avec une certaine persévérance quand même.

 

 

Iker : Votre avantage concurrentiel, c’est cette relation humaine que les grands acteurs n’ont pas su reproduire ?

Marion : Oui. On est vraiment sur l’accompagnement humain et sur la capacité à accompagner la personne dès sa découverte de ce mode de vacances. On a beaucoup de personnes qui vivent la première expérience. Notre but du jeu, c’est que cette expérience soit positive, qu’ils en gardent un bon souvenir, d’où Koko Pilote pour lever le frein.

Il y a ceux qui n’osent pas passer le cap parce qu’ils ne savent pas où ils vont pouvoir aller dormir. Et une fois passé le cap, si tu te retrouves à Biarritz en plein juillet, tu vas être déçu. Koko Pilote est là pour répondre à ça : dis-lui qui tu es, il te trace ton itinéraire parfait. Parce qu’on a la connaissance du voyage, on sait ce qui est déterminant dans ton profil et vers quel territoire on peut t’orienter.

Et ça, personne ne le fait aujourd’hui sur le secteur. Tu as des concurrents sur la location, des plateformes entre particuliers, des vendeurs, des concessions, mais personne qui centralise tout le parcours.

Virginie : Comment gères-tu l’innovation en interne ?

Marion : On a dans nos valeurs le progrès ! On est en perpétuel questionnement : est-ce qu’on peut faire mieux ? Et petit à petit, on s’est dit qu’il faudrait structurer ces étapes d’innovation, parce qu’on a pu développer des choses et les maintenir alors qu’elles étaient très peu utilisées. Maintenant, on a un lab d’innovation avec une cheffe de projet qui pilote tous les projets. Dès qu’on a une idée, elle structure avec un cahier des charges et des étapes pour qu’on teste, qu’on valide et, surtout, qu’on se donne des jalons go ou no-go. Ça permet de structurer une démarche d’innovation et de faire en sorte que les projets aillent vraiment au bout ou s’arrêtent, parce que certaines idées ne sont pas valables. On est en roadmap now, next, later.

Depuis qu’on a structuré ce lab, les deuils se font beaucoup plus facilement. On se dit, ça n’a pas marché, on s’est planté, peut-être qu’il faut le repenser. Koko Pilote, c’est une troisième version d’une idée. Au début, on est parti sur des produits clés en main : des séjours au départ de quelques villes. Il y a eu un intérêt, mais personne n’a acheté. On s’est dit, c’est trop bridé. Le deuxième « Proof Of Concept » a montré que les gens voulaient du sur-mesure. C’est ça qui nous y a amenés petit à petit.

 

Iker : Vous avez intégré le fonctionnement par holacratie chez Wikicampers. Pourquoi ? Et comment ça s’articule avec la semaine de quatre jours ?

Marion : Ce qui m’a plu dans l’holacratie, c’est cette idée que si t’es pas là demain, quelqu’un peut aussi prendre le relais. Et on l’a travaillé dans la mise en place de la semaine de quatre jours. On est passés aux quatre jours depuis trois ans, sur des contrats de 32 heures. Ça implique que le jour off tourne, ce qui a demandé aux équipes de travailler la polyvalence, de savoir reprendre des missions, de savoir qui travaille sur quoi, à quel moment, parce que si la personne n’est pas là, je peux prendre le relais. On a un organigramme en pétales. Dans l’organigramme, il y a des têtes qui arrivent plusieurs fois parce que peut-être demain, c’est quelqu’un d’autre qui sera là.

On travaille aussi en OKR (Objectifs et Résultats Clés). On a fait un séminaire de fin d’année pour que chacun détermine ses problématiques du quotidien. On a pris toutes les problématiques des équipes pour déterminer les ambitions de cette année. On est partis des équipes pour écrire les ambitions. Les ambitions ne sont pas imposées par la direction, elles sont co-construites.

 

 

Virginie : Mettre l’humain au centre, en pratique, ça donne quoi ?

Marion : Pour moi, hier et encore plus aujourd’hui et demain avec tout ce qui se passe avec l’IA, ça va être d’autant plus vrai, c’est de savoir comment on arrive à créer un

collectif qui, de par toutes ses complémentarités, ses façons de voir, d’appréhender le monde, arrive à créer une force, parce qu’on va avoir tous les outils qui vont faire beaucoup de choses à notre place. Mais pour moi, il faut qu’on arrive à orchestrer les forces de chacun pour vraiment apporter de la valeur. Et côté direction, c’est comment on accompagne aussi les collaborateurs à leur métier de demain, parce qu’il va énormément se transformer.

On a un socle de formation (gestion du temps, communication positive, animation de réunion) et on peut aller au-delà. L’idée, c’est d’amener les collaborateurs à grandir. On travaille beaucoup l’individu. On part du principe que si tu te connais bien, tu sais comment tu fonctionnes. Si tu sais comment tu fonctionnes et tu fonctionneras mieux avec les autres.

Iker : Comment appréhendez-vous la révolution de l’IA ?

Marion : Les collaborateurs ne sont pas, à première vue, très proactifs sur le sujet. En entretien, on leur demande comment tu imagines ton métier demain, alors qu’ils sont tous hyper concernés par l’IA, et il y en a assez peu qui se projettent. Peut-être par peur. Alors que tous les métiers sont potentiellement à risque. Du coup, on se dit qu’il va falloir accompagner tout ça, parce que l’idée, ce n’est pas de payer des gens à rien faire, c’est de toujours avancer tous ensemble. Peut-être qu’il y a des recrutements prévus qu’on ne va pas faire, mais dans les équipes qui sont là, c’est comment on les embarque. Il faut qu’on réfléchisse tous ensemble sur le sujet pour voir comment on l’adresse. On n’est pas en avance. Ce n’est pas un sujet de demain, c’est un sujet de maintenant.

Virginie : Tu es reconnue pour ton optimisme naturel. Dans un contexte anxiogène, comment cultives-tu ce positif ?

Marion : Ce qui m’aide beaucoup, c’est que ce sur quoi je ne peux pas agir, je ne m’en inquiète pas.

La guerre, les faits divers, ça je ne peux rien y faire. Par contre, les métiers de demain pour mes collaborateurs, oui. L’impact des écrans pour ma fille, oui. Je me mets sur les sujets sur lesquels je peux avoir un impact. Et après, je fais quand même beaucoup les choses avec les tripes. Je suis comme je suis.

Virginie : Si les dirigeants de 2050 pouvaient nous regarder aujourd’hui, que nous remercieraient-ils d’avoir eu le courage de changer ?

Marion : La vision du travail.

 

 

Questions Flash

Le futur du travail, révolution ou évolution ?

Évolution.

Une décision audacieuse que les entreprises devraient prendre dès aujourd’hui ?

Former plus.

Le futur, quelque chose qu’on subit ou qu’on construit ?

Qu’on construit.

À quoi ressemblerait le voyage en van en 2050 ?

On a des véhicules électriques et on a la possibilité vraiment de s’arrêter où on veut, en pleine nature, parce qu’on respecte les spots où on va et que c’est admis.

Si tu pouvais partir une semaine en van avec une personne inspirante, tu choisirais qui ?

Pour rigoler, je partirais avec Camille Cottin. Mais sinon, je partirais avec Michelle Obama.

Points clés

Points clés

Les 4 points clés de l’interview de Marion Woirhaye

  • Wikicampers réinvente le voyage nomade de manière plus libre et responsable
    Wikicampers est née de la volonté de démocratiser le voyage en van en valorisant le partage, l’itinérance et les territoires moins fréquentés. Dès le départ, Marion Woirhaye souhaitait proposer une alternative plus humaine et collaborative au modèle traditionnel du tourisme.
  • L’innovation chez Wikicampers repose sur l’expérimentation et l’écoute des usages
    L’entreprise avance par tests successifs, avec une culture du “test and learn” assumée. Grâce à son lab d’innovation, les projets sont structurés, évalués puis ajustés en permanence, comme l’illustrent les différentes évolutions de l’application Koko Pilote.
  • Le collectif et l’humain sont au cœur du modèle d’entreprise
    Entre holacratie, semaine de quatre jours et co-construction des objectifs, Wikicampers mise sur l’autonomie, la polyvalence et l’intelligence collective. Pour Marion Woirhaye, la performance de demain dépendra surtout de la capacité à faire grandir les individus et à orchestrer les complémentarités humaines.
  • Le futur du travail et l’IA doivent être accompagnés, pas subis
    Face aux transformations liées à l’intelligence artificielle, elle défend une posture proactive fondée sur la formation, l’adaptation et la réflexion collective. Son optimisme repose sur une idée simple : concentrer son énergie sur les sujets sur lesquels on peut réellement avoir un impact.

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