Virginie : Bonjour Claire, voudrais-tu te présenter et présenter ton association Summits of my Heart ?
Claire : Je m’appelle Claire Dupont, je suis maman d’une jeune fille, Camille, qui a maintenant 15 ans. Elle a été opérée à cœur ouvert à l’âge de 9 mois. On a la chance d’être bien nés, puisqu’en France, on a une carte vitale et on a des institutions de soins qui prennent en main toute la santé, quasi intégralement, gratuitement. Mais ce n’est pas le cas du reste du monde.
Quand j’attendais des nouvelles du bloc opératoire, j’étais assise à côté d’une famille d’accueil qui travaillait pour Mécénat Chirurgie Cardiaque. Plus je discutais avec cette famille, plus je me disais « c’est fou, ils se retrouvent à vivre ça par choix », ce qui, moi, m’était imposé. J’en ai encore des frissons en le disant. C’est un geste de dévotion phénoménal.
Parallèlement à ça, durant cette attente, on m’a offert un livre qui s’appelle « Summits of my life » d’un grand athlète espagnol qui s’appelle Kylian Jornet. A la première page est écrit « Rien n’est impossible ». Et à partir de ce moment-là, je me suis dit « Tout ira bien. Camille va s’en sortir ».
Presque dix ans plus tard, je me suis souvenue de tout cela. Et j’ai fondé l’association Summits of my Heart.
J’ai toujours été passionnée de montagne. Un jour, je suis partie faire le Pic d’Anie en Vallée d’Aspe. On fait alors face aux orgues de Camplong. Comme un électrocardiogrammes géant, naturel. Et je me suis mise à écouter, à entendre mon cœur qui battait fort. Quand j’ai atteint le sommet, j’ai vu une guirlande de drapeaux hindouistes. Les populations au Népal mettent ces guirlandes de drapeaux pour exprimer des vœux. Je me suis imaginée que dans cette guirlande, il y aurait un drapeau cœur, où je pourrais faire un vœu de protection pour tous les gens qui traversent des difficultés de santé dès le plus jeune âge.
Quand je suis redescendue de ce sommet, le temps de rentrer chez moi, tout s’est mis en place. Je me suis dit : « Je vais collecter mes battements de cœur à l’effort et je les convertirai en centimes d’euros au travers du soutien de sponsors pour pouvoir prendre en charge des opérations d’enfants. »

Virginie : Quelles sont les actions que tu mènes auprès de ces enfants ?
Claire : J’imagine des événements durant lesquels on collecte des battements de cœur. On les convertit en centimes d’euros grâce à des mécènes et des sponsors. Une fois que j’ai collecté 1 200 000 battements de cœur, ça déclenche la prise en charge et le rapatriement d’un enfant cardiaque défavorisé au travers du soutien de Mécénat Chirurgie Cardiaque et de Aviation Sans Frontières. Dès que j’atteint 12 000 euros, le coût moyen d’une opération, cela déclenche toute la chaîne de solidarité dont je fais partie.
A l’échelle du monde, ces actions sont peut-être minimes mais c’est l’histoire du petit colibri… tout le monde peut contribuer à faire sa part.
Créer une association, c’est créer une entreprise. Il faut être comptable, commercial, événementiel, communication, marketing, athlète, s’entraîner. C’est fatigant et au début, je n’avais pas d’aide. J’étais noyée dans une masse de gens qui avaient aussi des idées, mais qui ne transforment pas la parole en action. Du coup, les gens sont un peu réfractaires. Ils ont peur. Ils ont attendu de voir ce que ça donne avant de s’engager. Et c’est ce qui s’est passé.
Je suis allée planter mes drapeaux en haut des sommets, et puis des gens les ont découvert, m’ont trouvé sur les réseaux, m’ont contactée, puis m’ont mis en relation avec des personnes.
Ça reste très challengeant, mais je me dis que c’est toujours moins d’efforts que de se battre pour vivre. C’est ma raison, c’est le sens pour moi.
Alors, je ne les sauverai pas tous, mais je préfère en sauver quelques-uns plutôt que d’être spectatrice. Faire ce qui fait sens à chacun et répondre du mieux qu’on peut, avec les armes qu’on a, au besoin.
Virginie : Est-ce qu’il y a un moment particulier dans ton parcours où tu as senti que ta mission faisait pleinement sens pour toi ?
Claire : En 2019, quand j’ai traversé les Pyrénées par les 90 plus hauts sommets, j’ai invité tous les 10 sommets, une personnalité particulière. Au 10e sommet, j’ai invité le cardiologue qui suivait ma fille. Au 20e sommet, j’ai invité Pauline Ado, une surfeuse. Puis, Jocelyne Pauly, une coureuse renommée de Pau… etc. Au 60e sommet, j’ai invité les chirurgiens qui ont opéré ma fille à partager cette ascension avec moi. On a fait le pic du Midi par le plus long chemin pour y accéder. 1800 mètres de dénivelé. Ma fille était avec moi, elle avait 9 ans. Au sommet, nous attendaient les sociétaires du Crédit Agricole de Pyrénées-Gascogne, avec un chèque géant. A ce moment-là, je me suis dit : “Tu es en train de réussir”. Et trois mois plus tard, je rencontrais ce premier enfant avec ma fille. Je savais que je ne m’arrêterais pas là.
Je veux revivre ces moments-là à chaque fois. Je veux prendre ces enfants dans les bras. Ça dure parfois 20 minutes, une demi-heure, une heure selon leur état de santé… Mais ces moments-là, ils sont hyper intenses. On se rend compte de la valeur de la vie en un cycle de temps. Se dire, ce que je vis là, je ne le revivrai peut-être jamais avec cet enfant.
Virginie : Et ta fille, comment vit-elle tout ça à tes côtés ? Comment vit-elle ton engagement ?
Claire : On est très fusionnelles. Elle m’a accompagnée sur le tout premier projet de la traversée des Pyrénées. Elle a fait une quarantaine de sommets avec moi. Elle n’avait que 9 ans. Souvent, on partait juste après l’école le vendredi soir et on allait camper ensemble au pied des sommets. Il y avait tout ce côté aventure que je vivais toute seule avec elle. Cela l’a nourrit, elle a envie d’être comme moi et faire des choses avec la même intensité.
C’est très inspirant pour elle et elle a vraiment envie de faire des choses à son niveau. Elle essaye de m’aider sur les réseaux sociaux, de me soulager. Elle essaye de trouver des idées.

Virginie : Avec tout ça, comment arrives-tu à maintenir un équilibre entre ces engagements, ta vie personnelle et ta vie professionnelle ?
Claire : J’essaye de construire mes journées… du mieux que je peux. Quand j’ai déposé ma fille au lycée, je pars travailler. Je profite des pauses pour essayer d’étendre mon réseau de connexion. Pendant la pause déjeuner, j’essaye de faire des réseaux sociaux : répondre aux gens ou solliciter des personnes. Ensuite, je vais faire le tour du pâté de maison autour du bureau pour souffler, essayer de couper. Et quand je me remets au travail, je mange devant mon ordi. C’est le seul moyen. Je suis chef de projet, donc je peux travailler et manger en un quart d’heure, ça ne va pas changer la face du monde. Et le soir, souvent, je vais m’entraîner. Je vais nager, marcher, courir ou faire du Pilates. Puis je me remets encore un peu sur l’association. Le week-end, ça dépend de l’emploi du temps avec ma fille, parce que maintenant au lycée, elle a beaucoup plus de travail, elle a ses activités à elle aussi, donc il faut ménager tout ça.
Le souci, c’est que si on n’est pas présent, les gens ont vite fait de se dire qu’on ne fait plus rien. Alors qu’en fait, ça n’a rien à voir.
Le gros problème du monde aujourd’hui, c’est que ceux qui communiquent le plus en font le moins. Et malheureusement, ceux qui en font le plus, ça se voit moins. Cela me rend un peu dingue. Heureusement, je suis entourée de mécènes et de sponsors avec qui je suis très claire. Je ne suis pas influenceuse.
Virginie : Les défis que tu te lances sont des défis assez extrêmes pour le commun des mortels, même si toi, tu as des repères. Est-ce que cette quête de dépassement de soi, est quelque chose dont tu as besoin pour vivre et avancer ?
Claire : Oui, d’une certaine manière. J’aime le dépassement de soi, j’aime l’effort, mais ce que j’aime surtout, c’est la découverte. C’est-à-dire que la performance m’importe peu parce que je sais que je ne serai ni la meilleure triathlète, ni la meilleure marathonienne… Ce qui m’a toujours intéressée, c’est de découvrir à chaque fois quelque chose de nouveau. Et c’est ça qui me nourrit. C’est de savourer le moment. Avoir envie de m’arrêter, d’écouter ce que la nature m’offre, être attentive à ce que je suis, à ce que je ressens.
Virginie : Et aujourd’hui, est-ce que tu te sens pleinement à ta place ? Est-ce que tu es toujours animée par les mêmes moteurs?
Claire : Je pense que je n’ai plus rien à prouver. Du coup, j’arrive plus à me concentrer sur ma vraie mission, qui est de prendre encore plus d’enfants en charge.
A la base, mon projet, c’était que Camille avait 9 mois quand elle a été opérée, elle avait 9 ans quand j’ai démarré le projet, on était en 2019… Tu vas traverser les 90 plus hauts sommets des Pyrénées, tu collecteras 9 millions de battements de cœur, et tu prendras en charge 9 enfants. Il y avait ce chiffre 9 qui résonnait. La première année, je n’ai pris en charge que 2 enfants et c’était déjà énorme. Je suis arrivée à 9 enfants en 2023. C’était mon engagement.
Je me suis dit que je pourrais alors lever le pied, peut-être faire des choses plus pour moi. Mais je ne supporte pas l’idée. J’ai l’impression que j’ai un rôle. J’ai la capacité physique et mentale de réaliser ces missions-là et je veux aller au bout de ma mission.

Virginie : C’est très inspirant. Quels sont les prochains projets de Summits of My Heart ?
Claire : J’ai pris du temps dernièrement pour savoir ce qui me faisait encore rêver. C’était le désert et la banquise. Donc j’ai traversé le Sahara marocain jusqu’à la frontière algérienne. J’ai gravi la dune de la chance, la plus haute du Sahara marocain. Elle culmine à un peu plus de 650 mètres d’altitude. Être au sommet de la dune de la chance pour offrir la chance à un enfant. Fabuleux.
Et après, il y a la banquise. Je vais traverser la plus grande calotte glaciaire d’Europe, au nord de la Norvège, au printemps avec un explorateur polaire. Avec ces morceaux de glace qui se détachent, c’est comme un cœur qui se disperse. J’ai imaginé aller rassembler ces morceaux de glace et reconstituer ce cœur.
Virginie : Si tu devais transmettre un message à ceux qui cherchent à donner du sens à leur vie et à s’engager, qu’est-ce que tu leur dirais ?
Claire : D’éteindre toute source de bruit, car on a besoin de calme pour se connaître et savoir ce qui nous anime. Ne pas s’inspirer des autres. C’est bien d’avoir des modèles mais il faut aussi s’écouter, parce qu’on n’est jamais dans le même contexte, pas la même personne, on n’a pas le même métabolisme.
Tant qu’on ne sait pas qui on est réellement, on ne peut pas savoir quel défi et quel sens on a envie de donner.
On ne demande à personne de faire plus. On demande de faire autrement, différemment.
On demande d’être singulier. Pourtant, aujourd’hui, tout nous éloigne de la singularité. Je pense que même chez soi, on peut faire en sorte de se couper un peu de tout et de retrouver l’essence qui nous fait avancer.
Virginie : Une fois que tu as éteint ce bruit , comment arrives-tu à démarrer l’aventure vers ce qui fait sens ?
Claire : Je n’ai pas de doute. Je ne me pose pas ces questions. Je suis tellement dans mon truc que la seule issue… c’est de le faire.
J’ai l’impression d’avoir cette mission. Elle m’est donnée parce que je suis capable de la relever.
Virginie : Pour conclure, est-ce que tu as un souhait à émettre à la communauté qui pourrait te lire aujourd’hui ?
Claire : Ce que je souhaite c’est d’inspirer à ce que chacun fasse ce qu’il aime profondément.
Le chemin est singulier, il est unique pour chacun de nous. Et cette différence devrait être la richesse de l’humanité. Le fait de vouloir toujours tous faire un peu pareil, rentrer dans ces moules, je trouve que c’est asphyxiant pour le monde. On a tous besoin de faire renaître ce qui nous anime vraiment.
Ce que je souhaite inspirer, c’est de ne pas influencer, mais guider.
Se réécouter et faire les choses pour soi, parce que c’est celles-là qui guideront la création d’un monde meilleur. Retourner à cette capacité de nature.
Merci Claire !