« C’est en passant de la réduction voire la neutralisation de ses impacts négatifs à la génération d’impacts positifs nets pour le vivant, qu’une entreprise peut participer à la régénération écologique et sociale. »
Comment une période de profonde transformation influence l’impact global
Depuis le premier rapport sur l’Etat de l’Environnement dans le Monde publié en 1950 par l’UICN (Union Internationale pour la Conservation de la Nature), les différentes données, éléments de preuves et d’études diffusées depuis plus de 70 ans par diverses organisations mettent en évidence que nous n’avons pas pris le bon chemin en termes de développement pour notre société.
Le modèle économique dominant au niveau mondial est celui de la destruction des conditions d’habitabilité de la planète au profit de la création de valeur financière. Dans nos comptabilités, sont valorisés principalement les bénéfices financiers issus de l’exploitation des ressources produites et offertes gratuitement par la Nature, sans y intégrer les coûts associés, par exemple, ceux de la préservation des matières premières ou du bon fonctionnement des services écosystémiques.
Comme la finitude des ressources naturelles paraissait impossible et la résilience des écosystèmes infinie, nous avons vécu avec le sentiment qu’il n’y avait pas de réel danger. Que nous pouvions continuer à jouer, sans respecter les règles, celles des limites planétaires et plus particulièrement des caractéristiques systémiques du monde complexe dans lequel nous vivons, qui fait que les effets, comme les causes, sont multiples et intrinsèquement liés.
Même s’il est aujourd’hui évident de constater que nous avons du mal à bifurquer, à faire évoluer nos pratiques pour trouver une voie dans laquelle le vivant serait le gagnant, de nombreux changements sont déjà à l’œuvre tant sur le point de la prise de conscience que celui de la transformation des modèles économiques. Isabelle Delannoy, dans son livre L’économie symbiotique, a ainsi identifié et recensé de nombreux exemples d’activités, de pratiques et d’acteurs qui innovent et produisent différemment quel que soit leur secteur.
Selon elle,
« L’économie de demain existe déjà ! Elle est innovante, écologique, solidaire et régénérative. Pour devenir symbiotiques et dépasser la fragile frontière qui sépare la symbiose du parasitisme, nos sociétés doivent franchir le point de bascule où l’impact positif de la technosphère* sur les autres écosystèmes devient supérieur à son impact négatif. Est-ce possible ? Nous n’en savons rien, seules des mesures pourraient nous en informer. Cela nécessite un changement radical de nos indicateurs. Aujourd’hui adaptés à une vision extractrice de notre économie, ils ne savent pas mesurer le couplage des activités économiques avec la régénération des écosystèmes écologiques, économiques et sociaux ».
*Concept qui sert à mesurer l’impact physique de l’Homme sur la planète. La Technosphère est une émanation de la biosphère, concept défini par le géochimiste russe Vladimir Vernadski. Elle désigne la partie physique de l’environnement affecté par les modifications d’origine anthropique, c’est-à-dire d’origine humaine.

Comment l’entreprise agit comme levier de la transition durable
L’entreprise est le premier échelon où les femmes et les hommes font « société ».
C’est donc en transformant les entreprises et notamment les modèles économiques à travers la proposition d’offre de produits et services à impacts positifs nets pour le vivant que nous pourrons faire évoluer plus rapidement la société.
Telle est la vocation du développement durable. Permettre à l’espèce humaine de continuer à se développer sans faire de compromis avec la vie sous toutes ses formes.
La notion de création de valeur est intrinsèque à l’existence de l’entreprise. Identifier en quoi ses activités ont un impact sur la société est nécessaire pour pérenniser durablement son activité mais aussi pour répondre aux contraintes réglementaires, communiquer et valoriser les politiques mises en œuvre et, plus fondamentalement, rendre compte de ses impacts auprès de ses principales parties prenantes.
L’impact comprend les effets à la fois négatifs et positifs de l’activité de l’entreprise et sa mesure est indissociable de celle de la valeur créée. Cet impact est mesuré en référence à ce qu’aurait été la société sans l’activité de l’entreprise.
C’est donc la somme des flux générés sur l’ensemble de sa chaine de valeur pour et par ses parties prenantes, directes et indirectes ainsi que silencieuses, comme l’environnement.
Ce travail prend du temps. Il est d’ailleurs au cœur de la nouvelle réglementation européenne CSRD (Corporate Sustainability Reporting Directive) qui vise à identifier et lister les Impacts, Risques et Opportunités (IROs) des entreprises afin d’analyser leur double matérialité. On cherche à évaluer simultanément le niveau de destruction (ampleur/fréquence…), le niveau de restauration ou contribution liés aux activités de l’entreprise sur différents enjeux (changement climatique, économie circulaire ou effectifs de l’entreprise par exemple) avec le niveau de risque que l’entreprise encourt si elle ne prend pas en compte l’enjeu ou sur les opportunités qu’elle perçoit en intégrant cet enjeu à sa stratégie. Cette nouvelle façon de faire est en train de transformer les pratiques et c’est indispensable. Il n’y aura de réel développement durable que si les entreprises se mettent à créer de la valeur plurielle, à la fois financière, sociale et environnementale, mais aussi partagée avec leurs principales parties prenantes. Le défi, aujourd’hui, est donc de collecter de la donnée de qualité pour piloter au mieux cette création de valeur : la mesure d’impact.
« Si nous voulons maintenir les conditions propices à la vie sur Terre, nous devons urgemment changer d’ambition et passer d’une logique de réduction des impacts négatifs de nos activités sur les écosystèmes à une logique d’action réparatrice, régénératrice. La régénération écologique et sociale et son intégration au cœur de l’économie ouvrent un nouvel espoir, ténu mais bien réel, pour réinventer notre place d’humain dans la grande toile du vivant. Les niveaux de transformation qu’elle requiert sont immenses à tous les niveaux. Et nous permettrons de réapprendre, enfin, à restaurer le lien de co-évolution honorant l’interdépendance que nous entretenons avec le vivant sous toutes formes. » – L’entreprise à visée régénérative, Fondamentaux et exemples de pionniers sous la direction de Christophe Sempels, Lumia.

Une transition écologique et spirituelle: de l’anthropocène au symbiocène
Quand une organisation commence à intégrer le développement durable au cœur de sa stratégie, on observe, en général, différentes phases comme le décrit Darcy Hitchcock dans son livre Great Work : 12 principles for your work life et life’s work.
- La recherche d’optimisation : Elle s’attaque aux enjeux environnementaux et sociaux par le prisme de la gestion des risques, cherche à faire de l’éco-socio efficience et donc aussi à réduire les coûts.
- L’intégration de ces enjeux dans les offres de l’entreprise : Que ce soit par le développement d’un service ou produit spécifique ou par la transformation de l’ensemble de ses offres faisant de la durabilité un avantage concurrentiel.
- L’identification de la contribution dans la résolution des grands défis mondiaux : La définition de sa raison d’être permettant la remise en question de son modèle économique. C’est la phase de réinvention, de régénération.
La régénération est notre idéal à atteindre. Propriété singulière et exclusive du vivant, elle pourrait s’appliquer aussi bien aux écosystèmes qu’aux personnes. Elle vise à revenir au temps long, à repenser le développement et la croissance en mettant l’économie au service du vivant pour créer plus de valeur (matérielle et surtout immatérielle) que celle que nous consommons. C’est permettre aux organismes vivants d’atteindre leur plein potentiel pour permettre leur régénération. C’est chercher la création d’impacts positifs nets pour les écosystèmes et la société dans son ensemble. Les ingrédients de la régénération sont la diversité des cultures, des personnes, des pratiques. La réflexivité, c’est-à-dire l’évolution continue des processus, valeurs, connaissances… la liberté d’action suivant les principes de la régénération et la mutualisation comprenant des relations de qualité avec soi, avec les autres incluant la nature. Il s’agit donc de favoriser la coopération tant au niveau local, sur les territoires, qu’au niveau global. Pour rendre possible la régénération, nous devons passer d’un monde où l’humanité se croyait au sommet de la pyramide du vivant à celui où elle vit dans l’acceptation de sa véritable place, à savoir un acteur essentiel de la biosphère, un catalyseur d’un écosystème complexe régit par des règles systémiques assurant son évolution. Une espèce qui se développe en conscience et en symbiose avec le vivant.

« L’étendue des désastres nous fait voir la puissance d’organisation humaine sous son angle essentiellement destructeur. Mais elle peut aussi être créatrice de diversité, accélératrice de vie. Elle peut faire émerger en quelques mois des écosystèmes qui, sans elle, auraient mis des années, voire des siècles à se former. En comprenant les interactions à l’origine de l’efficacité de ces architectures vivantes, elle les rend plus productives qu’elles ne le seraient dans leur état naturel : l’humain maille, rassemble. Il joue un rôle de catalyseur. Les catalyseurs ont le pouvoir de rapprocher des éléments qui, sans eux, auraient mis un temps infini à se rencontrer. Ils sont à la base des réactions chimiques au sein de la cellule qui produisent la vie, sa croissance et son infinie diversité. » – Isabelle Delannoy dans L’économie symbiotique
Il est question d’une transition de notre société. Un véritable processus de transformation intérieur à la fois individuel et collectif, sur le plan écologique, remettant en question notre façon d’être au monde, mais également spirituel puisqu’elle vient questionner notre identité en tant qu’être humain, notre place dans le Grand Tout, le pourquoi de notre existence : quelle humanité souhaitons-nous devenir ? Comment souhaitons-nous vivre et habiter le monde ? Quelle trace souhaitons-nous laisser ? L’enjeu de ce siècle pourrait donc se résumer à cela : comment pouvons-nous passer d’une société du Faire à celle de l’Être et du savoir-être ? Cela concerne tout le monde, que l’on soit un individu, une entreprise, une institution, un pays, nous avons la responsabilité de cette transition, nous avons le choix de continuer à subir les conséquences de nos choix destructeurs ou de devenir des acteurs responsables, des catalyseurs du vivant. Pour suivre l’invitation de Gandhi « d’être nous-mêmes le changement que nous voulons pour le monde« , nous avons aujourd’hui les connaissances, les outils et la sagesse. Il ne nous reste plus qu’à les conjuguer.
Et vous, quel impact souhaitez-vous produire sur le vivant ?