Magazine Konxus 9 (A5) - 65

Dialogue avec Mathieu Baudin : prospectiviste et directeur de l’Institut des Futurs Souhaitables !

Pour Mathieu Baudin, nous vivons une période de bascule où l’ancien monde s’essouffle et où il devient essentiel de réinventer collectivement des futurs désirables plutôt que de subir les récits de crise ou de fatalité. À travers la prospective, l’introspection et l’expérimentation concrète, il invite chacun à reprendre du pouvoir sur le présent en choisissant une énergie de vie, de coopération et d’action.
Iker Aguirre
Co-fondateur de Konxus Media. Dirigeant d’entreprise depuis bientôt 30 ans, il cultive une passion pour le potentiel humain et l’entreprise. Conférencier international, il œuvre pour remettre l’humain au centre de l’entreprise et pour une performance épanouie avec un impact humain, conscient et responsable.

Mathieu Baudin explore depuis des années les grandes mutations de notre époque pour aider chacun à imaginer des futurs plus désirables, humains et durables. À travers ses conférences et ses accompagnements, il invite les organisations et les citoyens à transformer l’incertitude en terrain d’innovation, de conscience et d’action.

Ce qu'il faut savoir

Ce qu'il faut savoir

Virginie : Bonjour Mathieu ! Peux-tu te présenter pour nous ?

Mathieu : Avec grand plaisir. Je suis le directeur de l’Institut des Futurs Souhaitables. On y imagine l’avenir. Exercice extrêmement compliqué, puisque l’avenir, c’est une matière extrêmement volatile, qui se transforme au moment où on en parle. On fait exprès de parler d’un futur qui ne va pas advenir pour essayer de changer le présent. Futurs souhaitables, parce que ce ne sont pas les futurs les plus utilisés dans le monde médiatique, économique, politique. On essaie d’imaginer un futur qui donne envie d’aller vers lui aussi pragmatiquement que celles et ceux qui vous augurent l’effondrement. Dans mon quotidien, je voyage dans le temps. Je suis un explorateur temporel. Le tout est un immense prétexte à éclairer et introspecter le présent.

 

Iker : Tu dis souvent que notre époque est à la fois fascinante et déroutante. Selon toi, qu’est-ce qui caractérise le moment historique que nous traversons ?

Mathieu : Un monde se meurt, un monde est en train de finir et en faisant ça on ferme une parenthèse. Époque, ça veut dire parenthèse. On est en train de voir une époque se terminer. Par contre, on sait quand elle a commencé puisque c’est la révolution industrielle. Et la révolution, si elle est révolution, c’est qu’elle est vraiment transformatrice. C’est cette parenthèse-là qui est en train de se fermer. On est dans un entre-temps. Une période s’achève, une période n’est pas encore arrivée, on est pile poil à l’interstice des réalités.

 

 

 

Iker : Comment te positionnes-tu dans cet entre-deux ?

Mathieu : Moi je n’aime pas le déterminisme. On s’est départis du Fatum à la Renaissance grâce à la science. En sentant qu’on était capables de maîtriser notre destin, on a eu un peu d’arrogance et on s’est mis maîtres et possesseurs de tout. Et là, on est en train de rééquilibrer. J’aime bien l’analogie des saisons. J’ai longtemps considéré qu’on était à l’automne de notre civilisation. L’automne, c’est le seul moment où tu n’es pas triste quand tu vois les choses mourir, parce que tu sais que c’est constitutif de l’arrivée du printemps. On a un peu abusé au XXe siècle. Il est temps de laisser partir ça. Entre le printemps et l’automne, il y a l’hiver.

On a le pied dedans. On n’a pas le choix de ne pas y aller. Par contre, on a le choix de l’énergie avec laquelle on le traverse. Tout mon propos, c’est choisir l’énergie de vie plutôt que l’énergie de mort. J’ai toujours l’impression que le printemps commence quand les jours rallongent. Donc on n’est pas obligé de se taper trois mois d’hiver.

 

Iker : Cette époque requiert-elle un retour à l’intériorité ?

Mathieu : Toutes les traditions de sagesse invitent à une phase d’introspection, il faut tailler sa pierre avant d’imaginer construire. Par contre, dans notre société individualiste parce qu’elle sert le dieu consumérisme, quand j’étais petit, on valorisait le dépassement de soi, et aujourd’hui le développement personnel c’est l’alpha et l’oméga de tout développement. C’est une phase qui doit n’être que temporaire, puisque la somme du développement personnel de chacun n’est pas suffisante pour faire société ensemble. Les Grecs créent la scolée : un temps d’oisiveté studieuse qu’ils prenaient pour se construire eux-mêmes. Les Romains l’appellent l’ocium. On n’en a trace que dans son exact inverse, le negocium, la négation de l’ocium. Tu en as encore trace quand tu dis d’un truc très important : « ceci n’est pas négociable ». Double négation, ça veut dire que c’est « ocieusable ». Il nous faut du temps à soi pour aller vers l’essentiel.

 

 

 

Iker : Pourquoi ce mal à penser le temps long ?

Mathieu : Il est urgent de prendre le temps. Nos grands-parents savaient que pour aller loin, il fallait ménager sa monture. Paradoxalement, le temps nous est mangé. Il est urgent de se faire des cadeaux de temps. Le consumérisme a besoin d’accélération, de s’affranchir du temps. Le cadeau de temps : vous prenez quelqu’un qui vous aime bien, et vous lui dites : dans trois mois, on se voit. Dans trois mois, au matin, vous l’appelez : en fait, on ne va pas se voir, je viens de te faire un cadeau de temps. Tu as deux heures pour faire quelque chose que tu n’as jamais le temps de faire. Il va s’apercevoir qu’il a le temps puisque j’ai changé le design du jeu.

 

Virginie : À quoi sert concrètement la prospective, même si elle est souvent définie comme abstraite ?

Mathieu : La philosophie aussi est considérée comme abstraite. Et pourtant, la raison d’être est devenue quelque chose d’important. Avant, les boîtes ne se questionnaient pas parce que la destination n’était pas questionnée. Là, la destination, si on ne change rien, c’est une impasse. C’est un prétexte de futur pour introspecter le présent. La prospective sert à éclairer les décideuses et les décideurs à l’aune des conséquences de leurs choix. C’est structuré par Gaston Berger dans les années 50. La prospective adresse la question de l’horizon. On n’a pas un problème de solutions, il y en a plein. On a un problème d’horizon, de se dire ensemble où on va. Ça s’appelle un projet politique. Sénèque disait : « nul vent favorable pour celui qui ne sait où il va ». Il y a deux moyens pour avancer dans des terrains inconnus. Soit vous évitez les écueils, un iceberg à droite, une île à gauche, et par défaut ça crée une voie. Soit vous choisissez un horizon et vous appréhendez l’inconnu différemment.

 

Iker : Pour toi, il faut prédire l’avenir ou construire des futurs souhaitables ?

Mathieu : L’avenir ne se prévoit pas, il se prépare. Ce n’est pas moi qui l’ai dit, c’est Maurice Blondel. C’est une affaire de volonté, pas de déterminisme. Si dans l’avenir il y a encore des humains, il y aura encore de la surprise. On est un élément non quantifiable — le fameux PFH, le putain de facteur humain ou le précieux facteur humain selon les situations. Puisque la matière est humaine, c’est bien la philosophie qu’il faut convoquer pour imaginer l’avenir, bien plus que la mathématique. Gaston Berger appelle ça une philosophie de l’action. À l’Institut nous avons rajouté une poétique de l’action, parce que l’émerveillement a toujours été un bon intercesseur pour dépasser l’impossible. Il y a des futurs au pluriel, mais empiriquement nous avons la confiance qu’on va converger. C’est un truc d’équilibre de l’humanité sur une planète aux limites finies. À Delphes, il y avait « connais-toi toi-même » à l’entrée, mais au fond il y avait une autre phrase moins connue : « rien de trop ».

C’était l’antidote à l’hubris, la démesure. Demain sera profondément ce que nous allons en faire.

 

 

 

Virginie : Que signifie rejoindre ta « conspiration positive » ?

Mathieu : Conspirare en latin, ça veut dire respirer avec, autant que fomenter. Un souffle pour respirer, pour s’inspirer, et un souffle dans le sens mouvement. Il va falloir fomenter un certain nombre de coups, puisque le système ne va pas se laisser dépasser comme ça. C’est plutôt une attitude qu’un grade. Les CJD sont conspirateurs positifs depuis 1938. Quand l’attitude prospective est bien faite, en ouvrant les futurs, ça libère le présent. Il est urgent de libérer le présent parce qu’il est tétanisé, engoncé, par des gens qui veulent qu’on ne bouge pas.

 

Iker : Comment se donner un horizon sous la pression du quotidien ?

Mathieu : C’est plus un processus qu’une formule. Le premier truc, c’est le temps. À l’Institut, on a un voyage vers les futurs qu’on fait tous les six mois, pour prendre le temps du temps. Ensuite, ils prennent le temps pour comprendre le temps. La lucidité, ce n’est pas un synonyme de fatalité. La lucidité vient de lux, la lumière. Oui les temps sont durs, oui un futur noir est possible, mais oui des futurs souhaitables sont possibles surtout si on y contribue. La seule manière de sortir de la dépression, les psys nous le disent, c’est de faire. En faisant, on reprend une partie de sa destinée en main. Si Danton revenait — « de l’audace, encore de l’audace, toujours de l’audace » – nous ce serait : de l’expérimentation, de l’expérimentation, de l’expérimentation, avec une philosophie : « au pire ça marche ». La petite formule, c’est les trois A. Abandonner quelque chose qu’on fait mais qu’on ne veut plus voir dans le monde dans lequel on aimerait vivre. Améliorer quelque chose qu’on fait mais qu’on peut mieux faire. Adopter quelque chose de nouveau et voir si ça nous plaît. Et un quatrième temps : une adelphité de conspirateurs et de conspiratrices, ensemble pour s’épauler, s’inspirer, respirer ensemble.

Virginie : Les générations de 2050 nous remercieraient pour avoir changé quoi ?

Mathieu : Merci de ne pas avoir oublié que c’était possible. Vous sentiez que c’était jouable malgré tout ce qu’on vous racontait par ailleurs. Ce n’est pas du souhaitable, c’est vraiment du possible.

 

 

Questions Flash

 

La plus grande illusion de notre époque ?

Penser que nous sommes vraiment les seuls dans l’univers.

Un mot à employer plus ?

« Congruence ». C’est l’écart le plus réduit entre ce que vous pensez et ce que vous faites.

Ton espace pour penser ?

Du bricolage, de l’art, de la sculpture.

Le livre qui t’accompagne ?

Le Passeur de Lumière de Bernard Tirtiaux. C’est la quête d’un apprenti verrier à la fin des cathédrales. C’est la quête d’un homme qui à travers ce qu’il fait devient qui il est.

Passé ou futur si tu pouvais voyager ?

Les deux, mais je commencerais par le futur.

Que fais-tu pour rester curieux ?

Quand je vais d’un point A à un point B régulièrement, je ne passe jamais par le même chemin.

Un dîner avec trois personnes ?

Hypatie d’Alexandrie, une femme incroyable. Fidel Castro. Et Jean Pic de la Mirandole pour lui demander ce qu’il ne sait pas encore.

Un message à l’humanité dans 100 ans ?

Est-ce que vous êtes heureux ? S’ils me répondent oui, alors je continue. S’ils me répondent non, alors j’amende, il faut que je change un truc.

Points clés

Points clés

Les 4 points clés à retenir :

  • Nous vivons une fin de cycle historique
    Selon Mathieu Baudin, notre époque marque la fin de la parenthèse ouverte par la révolution industrielle. Nous sommes dans un “entre-deux” : un ancien monde s’efface tandis qu’un nouveau reste à inventer. Cette transition demande de traverser l’incertitude avec une “énergie de vie” plutôt qu’avec peur ou fatalisme.
  • Le futur ne se prédit pas, il se construit
    La prospective n’a pas pour objectif de deviner l’avenir, mais d’éclairer le présent pour orienter nos choix. Pour lui, il existe plusieurs futurs possibles, et l’enjeu est de choisir collectivement un horizon désirable plutôt que de subir les crises ou les récits d’effondrement.
  • Prendre le temps devient un acte essentiel
    Mathieu Baudin insiste sur l’urgence de ralentir dans une société dominée par l’accélération et le consumérisme. Retrouver du temps pour réfléchir, ressentir, expérimenter et se reconnecter à l’essentiel est, selon lui, une condition nécessaire pour imaginer un autre modèle de société.
  • Le changement passe par l’action collective et l’expérimentation
    Face à la paralysie ambiante, il invite à agir concrètement, même à petite échelle. Sa méthode des “3 A” — Abandonner, Améliorer, Adopter — encourage chacun à transformer progressivement ses habitudes. Le tout dans une dynamique collective qu’il appelle une “conspiration positive”, fondée sur l’entraide, l’inspiration et le mouvement.

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