De nos jours, impossible d’assister à une conférence d’inspiration sans prendre une leçon de vie sur le sens. Certes, une histoire forte, faite de courage, de passion et d’engagement, ça donne des frissons. Le Mythe du Héros s’impose à nous, avec ses claques, ses rires et ses larmes. C’est là que l’on constate qu’au fond de son roller-coaster émotionnel, une seule question essentielle permet au héros de se surpasser : « Pourquoi ? »
Le héros subit toujours un revers du destin. Le premier « Pourquoi ? » qui s’impose est celui de l’incompréhension et de l’injustice. Victime, il semble condamné et tout est ténèbres autour de lui. Il s’insurge, il souffre, il s’effondre et touche le fond, abandonné de tous et de sa chance.
Arrive alors un guide, celui qui l’éclaire pour sortir de la stupeur.
C’est le moment de la révélation. Le deuxième « Pourquoi ? » prend vie. Celui du sens. Le héros entend l’appel. Il bascule. Maintenant, il a une raison de se lever le matin, de lutter et de dépasser l’emprise de ses démons.
Le retour héroïque commence. Il a terrassé le dragon de ses peurs et de ses limitations. Une nouvelle version de lui émerge, plus rien n’est impossible…
Tadaaaam !
Et au moment où l’on devrait entendre la musique pour maximiser l’entrain, un son strident nous casse les oreilles. Le disque s’arrête. Le silence s’impose et casse notre élan. Le héros se tourne vers l’écran. Estomaqué, il nous demande : « Mais… il se passe quoi, là ? » Ce n’était pas sensé se passer comme ça…

Tang Ping, ou l’art de se coucher sans ambition
Un post anodin de 2021, dans un réseau social chinois, allait embraser la toile. Son auteur, après deux ans de chômage, expliquait les bienfaits de s’extraire de la course à la réussite qui rime avec une vie de dur labeur et de sacrifice. Philosophe en herbe qui s’ignore, il cite : « Je peux être comme Diogène, qui dort dans son tonneau au soleil ».
Ce jeune désabusé ignorait que son coup de gueule et sa sagesse contemporaine allaient faire un buzz monumental. Le Mythe du Héros recevait alors un uppercut qui le laisserait KO longtemps. Sa lutte était finie car…
A quoi bon galérer?
En Chine, « Fèndou » est le terme favori des dirigeants du parti. Il veut dire « lutte », « effort » et il représente l’idéal philosophique du citoyen modèle qui donne tout pour son pays, son économie et les générations futures. C’est l’un des fondements de la philosophie communiste. Or, au grand dam des hautes instances politiques chinoises, voici l’avènement d’une tendance que l’on pourrait nommer de « couch potatoes » ou « patates de canapé », un terme australien qui décrit à la perfection le défaitisme qui vous cloue à demeure sur un convertible Ikea, les yeux rivés à la télé et sans autre ambition que d’aller aux toilettes ou de mourir comme Georges Abitbol, mais sans la classe.
« Chaque génération a sa Longue Marche », scandait Xi Jinping, Président du Parti, en même temps que la toile s’enflammait avec les bûches du Tang Ping. « Et chaque génération a sa propre ambition ! ». Ou pas…

Runologie, ou prendre ses jambes à son cou
Toute philosophie fait des petits, le Tang Ping ne sera pas une exception. A force de pleurer son sort, les jeunes chinois en ont eu marre de mouiller leur t-shirt.
« Rùn » veut dire « humidité » et comme l’homophonie était heureuse avec le terme « Run » (courir) en anglais, la « runologie » est née. Ainsi, le seul moyen de faire usage de toute cette énergie dilapidée à ne rien faire serait de prendre ses jambes à son cou et de fuir le système. La runologie fait ainsi l’apologie de la fuite. C’est l’histoire du héros qui, face au dragon, tourne le dos à la princesse en péril et prend la poudre d’escampette. C’est une autre version de l’histoire mais qui sied bien au culte de l’antihéros qui fait recette de nos jours.
Ceci dit, fuir n’étant pas toujours possible, heureusement, la philosophie est encore là pour nous sauver.
Bai Lan, quand ça ne sent pas bon
Quand le défaitisme des jeunes chinois arrive à son comble : c’est le Bai Lan. S’allonger et adopter une philosophie à la fois stoïque et minimaliste n’est pas suffisant. Seuls certains virtuoses du lâcher prise trouvaient la paix dans la pleine conscience détachée, les autres, plus humains, sombraient dans la lourdeur dépressive de la loose.
De là est né le Bai Lan, que l’on peut traduire par « Laisser pourrir ». C’est la mort du sens et de l’envie. Le corps s’encroûte, les raisons font défaut et les escarres pénètrent l’âme. L’apathie volontaire à son comble.

Des dizaines de millions de likes
Quatre-vingt-dix-millions de chinois auraient utilisé le hashtag #bailan. C’est un phénomène sociétal qui inquiète le parti car ses implications sont monumentales !
Les jeunes ne veulent plus du « 9-9-6 » (travailler de 9h du matin à 9h du soir, 6 jours par semaine), la version chinoise du « métro-boulot-dodo ». Ils ont lâché l’économie et ses injonctions à la réussite, sa concurrence impitoyable, ses angoisses et ses burnouts misérables. Le bore-out contestataire s’impose. Et le gouvernement chinois stresse car, pour la première fois, il se trouve face à une révolte qu’il ne peut pas mater : celle de l’inaction.
Et la préoccupation gouvernementale est sérieuse : un jeune sur cinq ferait défaut sur le marché du travail dans un pays qui compte près de 300 millions de personnes âgées (soit l’équivalent de toute la population européenne ou des Etats-Unis) et un étranglement de la pyramide des âges dû à la politique de l’enfant unique qui a sévit entre 1979 et 2015.
Dans le Discours de la servitude volontaire, Etienne de la Boétie soulignait qu’un pouvoir n’existe que parce qu’il a notre engagement consentant. D’après lui, il suffirait d’arrêter d’agir pour mettre fin à toute tyrannie… Le Bai Lan serait-il la preuve qu’il avait raison?
Mais ne nous fourvoyons pas…
Le capitalisme occidental n’a rien à envier au communisme chinois. Nous sommes logés à la même enseigne. Si un jeune veut réussir, il a intérêt à s’accrocher. Ce sera sa lutte. Or, entre les tiktokeurs et autres influenceurs qui font miroiter le rêve de l’opulence gratuite et l’Etat qui semble nous prendre tous pour des demeurés, à quoi bon s’efforcer ? Oublions les jeunes deux secondes, car ils ont bon dos.
Ne serions-nous pas tous en train de vivre notre propre version du Tang Ping, de la runologie et du Bai Lan ? Combien d’entre nous, quadras et quinquas, avons-nous déjà été tentés de tout envoyer paître ? Combien d’entres-nous rêvons de minimalisme, d’élever des chèvres et de ne vivre que de ce que la terre nous donne? Combien de chômeurs de longue durée se contentent-ils du minimum et refusent d’intégrer le système?
Les très grandes difficultés qu’éprouvent les entreprises à embaucher depuis 2020 ne seraient-elles pas un indicateur de ce mouvement en toile de fond?
Nous sommes tous concernés par cette dégradation de la motivation sociétale. La vie telle qu’elle nous est présentée, à coup de crises sanitaires, politiques et économiques a un impact qui ne fait plus rêver personne. Traites, inflation, chômage, dépôts de bilan, surendettement, restrictions, surcharge pondérale, fiscale, problème de trésorerie, impayés, angoisse, stress, dépressions, divorces et risques de burn-out…

« Tout ça, pourquoi ? »
C’est la première question du parcours du héros qui s’impose. celle de l’incompréhension et de l’injustice.
La deuxième sera celle du sens, celui qui va nous donner des ailes. Des ailes pour ne jamais cesser de rêver. Des ailes pour construire un lendemain qui nous correspond.
D’un côté, la promesse d’un renouveau qui exige effort et courage, non pas pour l’Etat ni pour le système, mais pour notre monde, celui qui méritera que l’on se lève pour lui. De l’autre, l’apathie d’un Bai Lan occidental, très proche de celui que grecs et romains ont déjà connu avant nous dans leur décadence.
L’histoire se répète-t-elle? A nous de lui donner un sens nouveau. Parcours du Héros ou parcours de l’antihéros, il faut choisir. Avec l’un, l’opportunité de construire un monde nouveau. Avec l’autre, celle de céder à une version adaptée du Bai Lan occidental. Dans tous les cas, un leadership conscient aura à s’exprimer, défaitiste ou engagé. Konxus et ImpaKt sont notre réponse à ce débat. Faisons chacun notre part. En conscience. Et vous ? Quelle sera votre part ? Bai Lan ou engagement ?
